contents Jewish Yearbook

« Nous savons fort peu de choses sur l’état de notre culte dans notre pays »

On entend souvent des lamentations sur la place croissante des « chiffres » dans nos sociétés. Très inspirées en France par Alain Desrosières, des recherches passionnantes (voir ici, ou ) émergent actuellement en sciences sociales sur l’omniprésence et la variété des pratiques de quantification dans nos vies, de la quantification des morts dans les crises humanitaires aux applis mobiles permettant de quantifier ses performances sportives. Ces travaux n’ont pas pour but principal de dire si c’est « bien » ou « mal » de mettre la réalité en chiffres, si c’est a priori plus nocif que de la mettre en mots ou en images. Mais ils permettent de montrer la diversité des usages de la quantification, et donc de ses effets. En particulier, ils montrent que si « les chiffres » sont toujours à replacer dans des rapports de pouvoir, ce serait réducteur de ne les voir que comme des outils d’oppression au service de l’Etat ou du « pouvoir ». Les stats peuvent par exemple être utilisées par des associations représentant des groupes minoritaires, et ça ne date pas d’hier.

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Une messe à Uttenheim (Alsace)

« Comme à la messe: hommes à droite, femmes à gauche »

sortie de messe le boupere vendeeDans Les derniers rois de Thulé (1955), Jean Malaurie décrit ainsi une soirée au Groënland:

“Certains hommes portent des anoraks de toile blancs. Mais beaucoup aussi, le veston sous le bras, ont sorti pour la circonstance de belles chemises rayées (dont le bouton de col a généralement lâché sous l’effort), égayées de cravates à fleurs. La cigarette à la bouche, ils sont alignés contre un mur. En face, de l’autre côté de la piste, les femmes ; comme à la messe : hommes à droite, femmes à gauche.” (MALAURIE Jean, Les Derniers Rois de Thulé, 1955, p. 25)

Visiblement, pour lui cela va de soi: dans les églises françaises, les femmes et les hommes sont séparés. Et sa formulation donne à penser qu’il juge que, pour son lectorat, c’est familier aussi.

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extrait katzenstein p35

Mais où donc se logent les féministes ? Ou comment traduire deux mots en sociologie

(Catégorie archive d’écriture / note de bas de page géante.)

On passe beaucoup de temps dans la profession d’universitaire à écrire, mais encore plus à se relire et à récrire. Et parfois on a le sentiment de passer un temps disproportionné sur un détail – mais en même temps, on s’acharne parce qu’on a l’intuition d’avancer quand même. Par exemple : j’ai passé beaucoup, beaucoup de temps ces derniers mois à m’arracher les cheveux (mais il m’en reste) sur un article de synthèse sur les féminismes religieux. Et entre autres difficultés, j’ai passé une bonne journée sur la traduction de deux mots en anglais…

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Exemple d'un jeu de questions distribué en TD

Du découpage pour apprendre à analyser une observation en sociologie

Il y a deux ans avait eu lieu à Lyon une journée d’études très intéressante sur « Les sciences sociales, des savoirs et pratiques à et pour enseigner » – le genre d’initiative dont on aurait besoin beaucoup plus régulièrement d’occasions de partager sur nos pratiques d’enseignant.e.s. J’avais présenté une communication sur « L’observation directe comme exercice d’application d’un cours de sociologie. » Dans le prolongement de cette communication, je partage ici quelques réflexions et une proposition de dispositif pédagogique pas 2.0 mais plutôt « papiers-ciseaux ».

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Rhinestones, religion and the Republic: Fashioning Jewishness in France (2013).

L’identité comme fashion

L’identité comme fashion(ing)

[Troisième et dernier épisode, après pas loin d’un an!, d’une série sur le châle de prière dans le judaïsme: le 1er épisode est à lire ici, et le deuxième est ]

Dans les épisodes précédents, j’ai évoqué l’usage de l’expression “fashioning” en anglais, comme un parallèle possible, pas tout à fait équivalent, à l’expression « la fabrique de », qui a remplacé en français la désormais galvaudée « construction sociale de… » 1« La fabrique de » est aussi probablement inspirée par la traduction de l’expression “making” en anglais, comme dans l’exemple de l’ouvrage célèbre de Thomas Laqueur, Making Sex. (1990, Harvard University Press), traduit en français en 1992 par La fabrique du sexe (Gallimard)..

C’est le sous-titre de l’ouvrage de ma collègue anthropologue Kimberly Arkin, “Fashioning Jewishness”, qui a suscité ma réflexion. Qu’est-ce que ce verbe signifie au juste, qu’est-ce qu’il change (ou pas) à la manière de réfléchir aux identités?

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Notes   [ + ]

1. « La fabrique de » est aussi probablement inspirée par la traduction de l’expression “making” en anglais, comme dans l’exemple de l’ouvrage célèbre de Thomas Laqueur, Making Sex. (1990, Harvard University Press), traduit en français en 1992 par La fabrique du sexe (Gallimard).
judith eisenstein kaplan 2d bm

Façons et fashions de porter un châle de prière (2)

[Suite du billet précédent] Le port du vêtement religieux qu’est le châle de prière dans le judaïsme a jusque récemment été réservé aux hommes.  Dans le judaïsme contemporain, principalement orthodoxe, on entend souvent l’idée qu’il y aurait un modèle de châle de prière « masculin », relativement standard, uniforme, « traditionnel », et que les châles de prière plus colorés et personnalisés seraient une innovation féminine, liée à une libéralisation générale transgressant les règles religieuses liées au port du châle de prière. Comme on l’a vu dans le billet précédent, la variété des formes et des usages du châle de prière chez les hommes n’est pas récente ni réservée aux femmes pas plus que le fait d’utiliser les variantes du talit pour signifier des distinctions internes au judaïsme.

Cet imaginaire d’une opposition entre vêtement masculin uniforme et peu coloré d’un côté, et vêtement féminin plus coloré et personnalisé ne correspond donc pas à la réalité. Mais il peut probablement s’expliquer par une évolution plus large concernant le vêtement en Occident, ce qui a été appelé la « Grande renonciation masculine » par le psychanalyste anglais John Carl Flügel. Continue la lecture

Rabbin étudiant. Peinture à l'huile de Lazar Krestin (1868-1938)

Façons et fashions d’être juive : le châle de prière (1)

Ce long billet en plusieurs parties est un prolongement d’un article que j’ai récemment écrit un article pour la revue Clio (à paraître en ligne en janvier) sur l’histoire de l’accès des femmes au châle de prière dans les courants non orthodoxes du judaïsme. Je complète ici cet article par un parcours en images sur la diversité des usages du châle de prière dans le judaïsme.

Histoire de faire un peu de sociologie, ce cas particulier me permettra aussi de revenir sur les manières de réfléchir aux liens entre vêtement et identité, en utilisant cette notion de « fashion » que les anthropologues et historien-ne-s états-uniens utilisent beaucoup pour parler de l’identité, mais qui n’a pas d’équivalent exact en français. Fashion, ce n’est pas qu’un nom, polysémique – la mode, mais aussi la façon – c’est aussi un verbe - to fashion, c’est confectionner, fabriquer. Et on n’a pas d’équivalent exact en français. Continue la lecture

wow arrest

Quelle mixité devant le Mur de Jérusalem ?

Ces jours-ci, la presse internationale célèbre la reconnaissance par le gouvernement israélien de la mixité au Mur de Jérusalem (Mur des lamentations en français, Mur occidental ou Kotel – « le mur » tout court – en hébreu et en anglais). Dimanche 31 janvier, un vote de 10 ministres contre 5 a en effet validé au terme d’une longue négociation le principe d’un espace de prière égalitaire dans la section juive du Mur. À lire un peu vite les titres français (« décision historique », « femmes et hommes vont prier ensemble »), c’est un peu la fête. Je vais essayer de faire synthétique mais c’est en fait un chouïa plus compliqué. Dans cet accord, la question de l’égalité des sexes est probablement passée au second plan derrière celle de la reconnaissance d’un pluralisme religieux interne au judaïsme. Continue la lecture