Exemple d'un jeu de questions distribué en TD

Du découpage pour apprendre à analyser une observation en sociologie

Il y a deux ans avait eu lieu à Lyon une journée d’études très intéressante sur « Les sciences sociales, des savoirs et pratiques à et pour enseigner » – le genre d’initiative dont on aurait besoin beaucoup plus régulièrement d’occasions de partager sur nos pratiques d’enseignant.e.s. J’avais présenté une communication sur « L’observation directe comme exercice d’application d’un cours de sociologie. » Dans le prolongement de cette communication, je partage ici quelques réflexions et une proposition de dispositif pédagogique pas 2.0 mais plutôt « papiers-ciseaux ».

L’observation: plus fun que la dissertation, mais pas si simple

En licence de sociologie, nous sommes assez nombreuses et nombreux je crois à proposer aux étudiant.e.s des exercices d’application  du cours basés sur de petits exercices de terrain : observation, entretien, auto-analyse… Le dosage est parfois compliqué : d’un côté, tant étudiant.e.s et enseignant.e.s apprécient souvent de sortir d’exercices plus classiques (et plus monotones à corriger…) comme la dissertation et la fiche de lecture, et d’avoir des choses plus variées, laissant plus d’initiative aux étudiant.e.s (et accessoirement, moins de possibilité de plagiat). De l’autre, cela a aussi beaucoup de limites. D’abord, c’est souvent plus chronophage pour les étudiant.e.s, surtout si dans tous les cours on leur demande ce type d’exercice (ce qui conduit souvent à préférer les observations aux entretiens, très longs à retranscrire).

Dans le cas de l’observation, il est rare qu’on puisse dans un cours réaliser plus d’une observation. J’ai tenté de le faire dans un cours de sociologie du genre, mais avec des résultats décevants. L’énergie déployée par tout le monde (relectrice comme étudiant.e.s) est souvent disproportionnée par rapport à l’apprentissage, car on n’a pas le temps d’approfondir. Actuellement, je privilégie des formats à une seule, maximum deux observations, et c’est déjà beaucoup.

Surtout, deux autres problèmes se posent. Ce n’est pas toujours évident d’expliciter ce qui fait la qualité d’une « bonne » description, ou d’un « bon » entretien ; et il est surtout souvent très difficile pour des étudiant.e.s de licence d’aller au-delà de la description pour proposer des éléments d’analyse en lien avec le cours, alors que c’est en général l’objectif.

Veni, vidi, et puis?

Les étudiant.e.s en L3 de sociologie, de ce que j’ai pu voir à l’UVSQ ou à Paris Diderot, ne sont pas paniqué.e.s par l’idée d’aller faire des observations: on cherche un truc qui a l’air de coller avec la consigne du cours, on y va, on prend des notes. Par contre, produire ensuite autre chose qu’un simple compte-rendu descriptif est une autre paire de manches.

En général (en tous cas passée la L1), les étudiant.e.s sont conscient.e.s qu’il est hors de question de généraliser à partir d’une observation. Mais elles et ils ont beaucoup de mal à voir du coup ce qu’on peut en faire. En général, il me semble que ce qu’on leur demande c’est a minima de voir en quoi leur observation peut être un exemple de quelque chose qui a été vu en cours, soit (souvent les deux) qu’elle doit être traitée comme un terrain exploratoire, c’est-à-dire une manière de se poser des questions.

Par exemple: tiens dans cette aire de jeux, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup plus d’hommes que ce que j’aurais pensé qui accompagnent des enfants. Est-ce que j’en conclus directement que ça montre bien qu’aujourd’hui les pères s’occupent au moins autant des enfants que les mères ? Normalement, non, ça ne serait pas bien rigoureux… Mais je peux me poser des questions plus précises : en admettant que je ne me trompe pas dans mon diagnostic (et il va falloir rester prudent.e…), est-ce que la proportion d’hommes dans ce parc est la même quel que soit l’horaire ? est-ce que c’est lié au fait que c’est le samedi matin (dans ce cas, j’aimerais bien aller regarder en semaine aussi) ? et que peut-être pendant ce temps-là les mères préparent le repas (une hypothèse à tester) ? Et ai-je l’impression que les hommes accompagnent les enfants au parc différemment des femmes, ou pas tellement ? Et d’abord, à quoi je vois que ces hommes accompagnent des enfants ? à quoi je vois que ce sont les pères desdits enfants ? à quoi je vois que ce sont des hommes ? etc…

On ne prend pas toujours le temps de bien expliciter ce type d’usage de l’observation ponctuelle, souvent parce qu’il y a peu de temps pour encadrer l’exercice en TD (on a souvent beaucoup trop d’objectifs dans nos cours, et que l’observation est parfois prévue comme un exercice un peu « bonus », une note de contrôle continu en plus pour rattraper les moyennes mais moins investie pédagogiquement que les textes à lire… or l’expérience montre qu’on ne peut pas, dans un seul cours, chercher à faire travailler également sur toutes les compétences attendues des sociologues…).

L’observation comme exercice n’est pas tout à fait l’observation des chercheur.e.s

Mais à mon sens la difficulté pédagogique principale de l’exercice, c’est que ce qu’on demande en cours en général, c’est un exercice d’entrainement et d’application du cours, pas un travail de recherche complet. Une chercheuse en sociologie ne va a priori jamais se contenter d’une seule observation pour sa recherche ; les publications qui analysent un événement ponctuel ne peuvent le faire que parce que leur autrice a par ailleurs une solide connaissance du terrain. Un peu comme une dissertation en examen n’est pas une publication de recherche, une observation réalisée pour valider un cours n’est pas la même chose qu’une observation au sein d’une recherche au long cours – ce qui n’exclut pas que dans les deux cas, passer par l’une peut aider (normalement) à plus tard réaliser la seconde.

Pour que ça marche pour les étudiant.e.s, il faut donc des consignes qui explicitent cette dimension « ad hoc pour le cours », et cet écart par rapport aux observations « pour une recherche », et ne pas se contenter de dire « appliquez la méthodologie de l’observation en sociologie », car c’est irréaliste et décalé. Une fois lu l’indispensable Guide de l’enquête de terrain en sociologie, encore faut-il savoir s’ajuster au fait qu’il ne s’agit pas d’une enquête ethnographique de plusieurs mois, que l’on va pouvoir répéter des observations, prendre le temps de se familiariser avec un milieu d’enquête, mais qu’il s’agit de réaliser un exercice ponctuel, au maximum sur quelques semaines, en fait souvent sur une ou deux demi-journées maximum puisque les différents cours et souvent un job étudiant occupent déjà beaucoup.

Un dispositif pré-découpé

Cela fait plusieurs années que j’expérimente les manières d’expliciter le plus possible de telles consignes. Pour mon cours de sociologie politique en L3 à Paris Diderot, je demande depuis plusieurs années aux étudiant.e.s d’observer un événement à caractère politique (ce qui implique souvent de réfléchir à qu’est-ce qui constitue au juste le caractère politique d’un événement, c’est en soi une application du cours…), puis de l’analyser en essayant de le relier au cours.

La partie « description » est loin d’aller de soi, et dans un premier temps c’est là-dessus que j’ai concentré l’effort en explicitant mes attentes dans l’exercice. Mais c’est la partie « analyse » (dans la mesure où cela peut être séparé de la description…) qui est la plus difficile (et pas que pour les étudiant.e.s de licence bien sûr).

Depuis deux ans, je teste en TD un dispositif pour aider les étudiant.e.s à démarrer cette démarche d’analyse. En début de séance juste après le rendu d’un premier cpte-rendu un peu brut de l’observation, j’invite les étudiant.e.s à se mettre par binôme ou trinôme (entre personne n’ayant pas réalisé la même observation donc). Dans chaque groupe, je distribue quelques questions comme celles ci-dessous (après un petit travail manuel de ma part), piochées au hasard dans une enveloppe.

Exemple d'un jeu de questions distribué en TD
Exemple d’un jeu de questions distribué en TD

L’idée est que ces questions doivent aider à démarrer un travail de questionnement sur les observations, de plusieurs manières :

- en comparant son observation à celle des autres

- en essayant de les relier à des notions transversales en sociologie (les normes, dans la dernière question)

- en essayant de les relier à des notions propres à la sociologie politique

- en invitant à un peu de réflexivité en se posant des questions méthodologiques (que je distingue en les mettant en gras)

En passant dans les groupes, j’ai l’impression que cela marche plutôt bien pour ce qui est d’amorcer la discussion. Présenter son observation à d’autres étudiant.e.s permet souvent de réaliser tout ce qu’on avait pas mentionné dans le premier jet, et d’améliorer (idéalement !) une description souvent assez floue parce qu’on ne s’était pas encore posé beaucoup de questions. Parfois les étudiant.e.s s’arrêtent un peu vite spontanément dans la discussion, mais le fait que je passe aide souvent à pousser plus loin (par exemple, quand un point commun est trouvé entre deux observations, se demander si un même mécanisme peut être à l’origine de ce point commun – par exemple, le fréquent entre-soi des réunions militantes –, ou s’il n’y a pas des petites différences dans ce qui parait commun – l’entre-soi entre étudiant.e.s n’a pas la même forme qu’un entre soi entre militant.e.s engagé.e.s dans un même milieu professionnel).

Il reste à faire un bilan plus précis de ce que cela donne en termes d’amélioration des analyses dans le travail final. Mais en attendant, je serais curieuse de savoir comment d’autres collègues utilisent l’observation comme analyse d’application d’un cours de licence. Et pour celles et ceux qui veulent s’en inspirer pour remixer et améliorer le dispositif, j’ajoute la liste de toutes les questions actuellement en stock pour ce cours.

 Liste complète des questions pour guider l’observation en sociologie politique [pdf]

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