extrait katzenstein p35

Mais où donc se logent les féministes ? Ou comment traduire deux mots en sociologie

(Catégorie archive d’écriture / note de bas de page géante.)

On passe beaucoup de temps dans la profession d’universitaire à écrire, mais encore plus à se relire et à récrire. Et parfois on a le sentiment de passer un temps disproportionné sur un détail – mais en même temps, on s’acharne parce qu’on a l’intuition d’avancer quand même. Par exemple : j’ai passé beaucoup, beaucoup de temps ces derniers mois à m’arracher les cheveux (mais il m’en reste) sur un article de synthèse sur les féminismes religieux. Et entre autres difficultés, j’ai passé une bonne journée sur la traduction de deux mots en anglais…

J’explique. Dans cet article, je me sers d’un ouvrage en anglais sur le féminisme catholique aux Etats-Unis, de Mary F. Katzenstein. Ça s’appelle Faithful and Fearless: Moving Feminist Protest Inside the Church and Military, et c’est l’un des rares travaux de science politique sur le féminisme religieux. C’est Laure Bereni qui me l’avait signalé il y a vraiment très, très longtemps (merci encore !). Quand je l’avais lu à l’époque, vers 2008, ça avait été une révélation, parce que Katzenstein avait une démarche assez similaire à la mienne, à savoir de ne pas postuler a priori que les organisations religieuses sont forcément « à part » de la société, mais de les comparer pour voir à d’autres organisations (mouvements sociaux, partis politiques, syndicats, entreprises…).

couvKatzenstein

Dans le livre de Katzenstein, ce qui l’intéresse ce n’est pas le féminisme catholique en tant que tel, mais pris comme un exemple parmi d’autres de féminisme au sein d’une « institution ». Sa question c’est : en science politique, on a beaucoup écrit sur le féminisme comme mouvement social (ex. le MLF), mais on s’intéresse moins au féminisme dans les institutions (souvent mal vu d’ailleurs). Or ça existe. Qu’est-ce qui le favorise ? Quelles sont ses contraintes spécifiques ? Du coup elle prend deux exemples, dans les Etats-Unis des années 1980 : le féminisme dans l’Église catholique, et le féminisme dans l’armée. Ça lui permet de faire ressortir des mécanismes communs entre eux, par différence avec les mobilisations « hors institutions » (et aussi des différences). Là-dessus je vous laisse lire les travaux de Laure Bereni et Anne Revillard, par exemple ici.

L’idée

Elle pointe notamment un mécanisme très intéressant, qu’elle désigne en général par « institutional habitat », et une fois par « organizational habitat »:

“In both the U.S. military and the American Catholic Church over the last twenty years women activists have (…) created organizational habitats (formal groups and informal networks) within which feminists (mostly women) share stories, develop strategies, and find mutual support. (…) In the military these include groups like the Defense Advisory Committee on Women in the Services (DACOWITS), composed of civilian appointees and military advisers, whose ‘mission is to assist and advise the secretary of defense on matters and policies related to women in the armed services’ (…)” [Suit ici toute une liste d’autres organisations.] “In the church, these organizations include the Women’s Ordination Conference (WOC), the Leadership Conference of Women Religious (LCWR) (…)” [Suit aussi toute une liste.] (p. 19-20)

« Located in differently nested institutional habitats, feminist activism is often both inside and outside of established centers of power. Discursive, financial and organizational linkages often bridge feminist movement and institutional authority” (p. 41)

J’ai souligné les passages qui m’intéressent le plus là-dedans. Dans mon article, j’essaie d’insister sur la nécessité, pour bien comprendre les revendications féministes au sein des groupes religieux, de bien les situer dans leur contexte religieux. Or souvent, les conflits internes aux organisations religieuses sont très mal connus des gens qui sont à l’extérieur[1] Or ce que dit Katzenstein dans son livre, et qui est résumé ici par « located in differently nested institutional habitats », c’est que c’est plus compliqué. C’est l’idée que quand il y a des contestations féministes au sein d’une institution préexistante (l’armée, une religion, un parti politique…), elles ne sont pas situées n’importe où dans cette institution, mais sont portées par des groupes bien particuliers au sein de cette institution (spoiler : rarement les élites dirigeantes). Et du coup, une sociologue qui cherche à comprendre comment émergent ces contestations va devoir aller regarder de près l’histoire de la constitution de ces sous-groupes, de ces « habitats » ; par ex. en se demandant ce qui les a rendus possibles, que ce soit du côté du fonctionnement de l’institution « mère », ou du côté du parcours des femmes qui ont formés ces groupes.

Cela peut paraitre évident, mais ça ne l’est pas tant que ça. Car souvent, face à des femmes qui revendiquent l’égalité des sexes au sein d’une institution (ça peut être dans l’Église catholique, dans un parti politique écologique ou dans une organisation professionnelle médicale), soit (notamment de l’extérieur) on les présente comme des « idiotes utiles » manipulées ou aveuglées par leur institution, sans voir qu’elles sont marginalisées et en lutte au sein de l’institution à laquelle elles s’adressent. Ou alors on les voit uniquement comme des personnalités individuelles, des électrons libres (le schéma de l’héroïne, vu de l’extérieur, de la traitresse, vu de l’intérieur), comme si elles étaient totalement coupées de l’institution qu’elles contestent (alors que si une femme se bat pour que les femmes puissent être diacres, par exemple, c’est qu’elle a un minimum de sentiment d’appartenance et de liens avec l’Église catholique).

Comment traduire « institutional habitat » ?

1) Habitat ou niche ?

Bref, cette idée m’intéressait, et je voulais reprendre cette expression d’« institutional habitats » qui la résume, et du coup la traduire. Mon premier réflexe avait été de traduire par « niche organisationnelle ». Ici, le mot « habitat » est pris dans son sens écologique : or on a bien cette idée dans « niche » (niche écologique). En plus, « niche » est aussi suggéré par le fait que le texte parle souvent de nested ou nesting. Et nested cela veut dire, entre autres, « niché ». Cela veut aussi dire « emboîté », « inséré », « imbriqué » (les poupées russes, en anglais c’est nested dolls). Et ce qui est important pour moi dans l’histoire, c’est vraiment cette idée d’espaces « nichés » dans d’autres espaces (et pas des espaces totalement autonomes, ni non plus forcément marginaux ou interstitiels). Mais cela me paraissait un peu audacieux de traduire sans plus de réflexion habitat par « niche ».

J’ai un peu farfouillé sur les internets académiques pour voir si cette expression « institutional habitats » avait par ailleurs été repris en anglais ou en français (avec l’idée que dans ce cas, je suivrais les usages…), et si « niche organisationnelle/institutionnelle » n’avait pas déjà un autre sens en français. Bilan :

1) « Habitat institutionnel » n’est pas tellement utilisé, en anglais comme en français. J’ai essentiellement trouvé un article qui parle de « l’habitat institutionnel » au sens de Michel de Certeau… Les articles en anglais qui utilisent institutional habitats ne font pas particulièrement référence à Katzenstein, ni à d’autres personnes d’ailleurs, ça a l’air de juste vouloir dire « environnement institutionnel », sans théorisation particulière. (Au passage, c’est vraiment dommage que Katzenstein n’ait pas plus inspiré de gens.)

2) J’ai cherché « niche organisationnelle » : pas vu en français, mais apparemment en anglais académique, « organizational niche » est un vrai concept, dans tout un champ que je ne maîtrise vraiment (mais alors vraiment !) pas, l’« organizational ecology ». Ça a l’air de parler de logiques de spécialisation sur fond de concurrence, un peu comme quand on parle en français de « marchés de niche ». Donc pas l’idée ici.

Ce dernier point m’a fait beaucoup hésiter. Je me suis dit que traduire par « niche organisationnelle » risquait d’induire en erreur par rapport à cette littérature en anglais sur les organizational niches.

Ici je me suis souvenue (un peu tard !) qu’entre-temps, Laure Bereni et Anne Revillard avaient traduit (en 2012) certains passages de Katzenstein, donc je suis allée regarder. Pour le passage p. 41, elles ont fait ainsi :

« Niché dans de multiples habitats institutionnels, le militantisme féministe est souvent à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des centres établis du pouvoir. Des liaisons discursives, financières et organisationnelles relient souvent le mouvement féministe et l’autorité institutionnelle. » (source)

Là, ça m’a d’abord incitée à rester sur « habitat institutionnel » et à ne plus me prendre la tête : avec ça, il y a continuité des traductions, ça fait moins de pagaille, et ça parait proche de ce que dit l’autrice ! Mais… il me semble que « habitat » n’a pas exactement les mêmes connotations et usages en français et en anglais (mais je me trompe peut-être). En anglais courant, habitat c’est essentiellement l’environnement écologique, l’habitat des oiseaux avant d’être l’habitation des humains (et du coup c’est un mot plutôt chic et scientifique). Alors qu’en français courant, habitat connote surtout le logement, et secondairement seulement l’habitat au sens d’environnement écologique (et du coup c’est une marque de meubles, certes pas la moins chère, mais ça sort quand même du langage scientifique !).

2) Institutionnel ou organisationnel ?

Et puis, autres doutes : dans cette première traduction, mon réflexe avait été « organisationnel », et pas « institutionnel ». Cela vient de ce que dans mes analyses personnelles, je n’utilise à peu près jamais « institution », par contre j’utilise beaucoup « organisation ». (Pourquoi, c’est une autre question de fond, à laquelle je ne sais pas bien répondre, j’y travaille, mais c’est un autre sujet !). Or même si dans l’un des deux passages que j’ai cités, Katzenstein dit bien « organizational habitats », dans tout le reste du livre, elle ne parle que d’institutions.

Et ce n’est pas du tout un hasard : si Katzenstein utilise partout institution et non organisation, surtout qu’elle se revendique d’un champ particulier, l’analyse néo-institutionnaliste, qui n’est pas encore très utilisé dans la sociologie française (malgré une traduction dès 1997 dans Politix), mais qui est important, et depuis longtemps, dans la sociologie et la science politique étasuniennes. Personnellement, c’est un courant que je connais assez mal et d’assez loin. J’ai beaucoup aimé et utilisé deux ouvrages sur genre et religion qui s’en inspirent (celui de Katzenstein et celui de Chaves), mais j’avoue que les textes fondateurs du courant me sont pour l’instant tombés des mains, car assez loin de mes préoccupations quand même. Il n’en reste pas moins que 1) pour Katzenstein la réflexion en termes d’institution est centrale (même si pas incompatible avec l’usage du terme organisations, loin de là) ; 2) « institutionnel » et « organisationnel », ce n’est pas synonyme en sociologie, ni en anglais ni en français.

Du coup, j’ai pensé pour la v2 de l’article à un compromis : « habitat institutionnel emboîté » (ou « imbriqué » ?). Ce qui me parait correct par rapport à ce que veut dire Katzenstein, mais pas super élégant ni léger.

Que dit précisément le contexte ?

Et puis je suis revenue au détail du texte de Katzenstein, parce que le contexte, c’est le plus important. Or :

  • Premièrement, cela m’a confortée dans l’idée que « niche » est quand même très proche de ce qu’elle veut dire. Quand elle utilise habitat, c’est presque systématiquement en association avec un dérivé de nest. D’ailleurs elle utilise nesting comme un concept, qu’elle reprend à quelqu’un dont je n’ai jamais entendu parler, David Meyer :

« The study of institutions in comparative politics and international relations has generated an important concept described as “nesting” that refers to the interconnecting locations of different institutional contexts. If we think of institutions as nested, Russian doll-like, one within another, it is certainly the case, as David Meyer argues, that there are different amounts of space for movement within, that he calls “wiggle room” or political “slack”.” (p. 34)

(En gros, l’idée c’est qu’une « institution » n’est jamais un gros machin uniforme – « l’Etat », « l’Ecole », tous ces trucs auxquels on met des majuscules –, mais qu’à l’intérieur il y a toujours plein de petits sous-groupes pas forcément d’accord entre eux. Et tous ces petits sous-groupes sont certes sont en partie subordonnés aux autorités centrales de l’institution, mais ils disposent aussi de marges de manœuvre, d’une autonomie parfois très limitée et parfois non négligeable[2].

Et c’est ça qui permet de comprendre que de la contestation existe au sein d’une institution. (Et du coup, l’expression citée plus haut de « Located in differently nested institutional habitats » aurait pu aussi se traduire par « situés dans des environnements diversement insérés [ou nichés] dans l’institution », plutôt que par « nichés dans de multiples habitats institutionnels ».)

  • Deuxièmement, cela m’a fait constater que « institutional habitat » n’est jamais vraiment défini ni figé dans le texte de Katzenstein. Et derrière le mot « habitat », elle suggère de manière plus flottante l’importance d’« espaces protégés », institutionnalisés ou pas, pour les minoritaires ou contestataires au sein de l’institution. Par exemple dans ce passage très évocateur je trouve :

“For protest to occur inside institutions, there must be protected spaces or habitats where activists can meet, share experiences, receive affirmation, and strategize for change. These may be physical spaces – a regular table in a lunchroom, a locker room, an office, a newsletter – or they may be shared cognitive habitats.” (p. 35)

Dans une note bibliographique très intéressante (note 2 p. 23) elle explicite aussi cette idée d’espaces protégés au sein de l’institution (qui évoquent les safe spaces chers aux féministes) :

« Sara M. Evans and Harry C. Boyte’s important book Free Spaces: The Sources of Democratic Change in America (1986) provided my original understanding of the importance of protected environments within institutions. It is important to note, however, that these spaces do not always feel safe and protected; that there often is, as anyone connected with feminist activism can attest, enormous disagreement, contention, and vulnerability within such spaces »…

[Et là, suit une remarque très intéressante : pour elle, habitat évoque aussi, par ses sonorités, habitus ! Elle n’y fait plus d’autres allusions par ailleurs dans l’ouvrage, mais cela peut faire sens : aux gens qui partagent un même « habitat » correspond un même « habitus », et notamment les mêmes manières de penser…]

 … « I use the term in part to invoke Pierre Bourdieu’s use of habitus and its implication of bounded intellectual frames (Bourdieu 1972, 1977).”

Bref : j’ai l’impression que du coup, l’expression « institutional habitats », quand elle l’utilise, englobe deux choses, même si Katzenstein ne l’explicite pas vraiment :

  • d’une part, en un sens large, cela désigne tous les « protected spaces or habitats » au sein de l’institution, qui peuvent être très informels (ex. un vestiaire),
  •  et d’autre part, en un sens plus précis, parfois ces espaces protégés se formalisent en organisations (les acronymes cités au début), qui restent au sein de l’institution mais avec des liens de dépendance/appartenance très variables. Il se trouve que c’est surtout ça qui m’intéresse dans l’article que j’écris, et c’est ce qu’elle désigne (mais une seule fois) par « organizational habitats ».

Et alors ?

Du coup : Dans le match « habitat ou niche ? », je garde « niche », que je trouve plus évocateur : il connote bien l’idée d’abri, de protection, et l’idée d’emboîtement, d’imbrication, toutes les deux très présentes dans le texte avec « nesting et « protected spaces » ; et il garde aussi la connotation écologique du mot habitat (les niches écologiques). Et dans le match « institutionnel ou organisationnel », pour contourner l’interférence possible avec l’expression « organizational niche », qui existe par ailleurs en sociologie, et qui n’est pas exactement la même idée, j’ai opté pour « niche institutionnelle », même si je ne suis pas totalement satisfaite.

Peut-être que laisser « institutional habitat » sans traduire aurait suffi (comme pour (empowerment et autres agency…). Mais si je me suis acharnée, c’est que travailler la traduction de cette expression m’a aidée à préciser l’idée sociologique que je cherchais, et que je cherche encore, à résumer de la manière aussi ramassée que possible (je ne suis pas très bonne pour les résumés…), et m’a conduite à regarder les textes de plus près.

Bref, ceci n’est pas un scoop mais réfléchir à la traduction des concepts en sociologie, même quand on ne traduit pas soi-même tout le texte[3], cela vaut le coup pour faire avancer son propre raisonnement, même si on ne le fait pas toujours. Mais dans cette configuration de traduction, le choix de traduction dépend très fortement aussi des objectifs de recherche de la traductrice…

[1] par ex., quand on n’y connait rien, les juifs pratiquants, c’est tous les mêmes… alors que bon, entre les rabbins Delphine Horvilleur et Michel Guggenheim, il y a quelques nuances.

[2] Au passage j’adore en anglais « wiggle room », que je trouve tellement plus parlante que « marge de manœuvre ». Ca m’évoque l’image d’Uma Thurman dans Kill Bill, quand elle essaye de bouger son orteil au début du film (« wiggle your big toe »)…

[3] Personnellement il m’est arrivé deux fois de traduire des articles depuis l’anglais (ici, avec Martine Gross, et ici) ; mais c’est une autre démarche et les questions sont différentes.

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