Une messe à Uttenheim (Alsace)

« Comme à la messe: hommes à droite, femmes à gauche »

sortie de messe le boupere vendeeDans Les derniers rois de Thulé (1955), Jean Malaurie décrit ainsi une soirée au Groënland:

“Certains hommes portent des anoraks de toile blancs. Mais beaucoup aussi, le veston sous le bras, ont sorti pour la circonstance de belles chemises rayées (dont le bouton de col a généralement lâché sous l’effort), égayées de cravates à fleurs. La cigarette à la bouche, ils sont alignés contre un mur. En face, de l’autre côté de la piste, les femmes ; comme à la messe : hommes à droite, femmes à gauche.” (MALAURIE Jean, Les Derniers Rois de Thulé, 1955, p. 25)

Visiblement, pour lui cela va de soi: dans les églises françaises, les femmes et les hommes sont séparés. Et sa formulation donne à penser qu’il juge que, pour son lectorat, c’est familier aussi.

Une messe à Uttenheim (Alsace)
Une messe à Uttenheim (Alsace) dans les années 1930.

Et effectivement, dans les règles catholiques théoriquement en vigueur à l’époque on trouve ceci:

« art. 1262. Il est souhaitable que les hommes et les femmes, dans les églises, soient groupés séparément, selon l’ancienne discipline. Quand ils assistent aux fonctions sacrées, spécialement à la messe, soit à l’église, soit au dehors, les hommes doivent être découverts, à moins que les circonstances n’imposent le contraire, ou que les usages n’exigent qu’ils restent couverts; quant aux femmes elles doivent avoir la tête couverte et être vêtues modestement, surtout quand elles s’approchent de la sainte table. »

Ce texte catholique ne date pas d’une antiquité lointaine, comme par exemple la célèbre première épître de Paul aux Corinthiens sur le voile des femmes, puisqu’il figure dans le droit canon de 1917, en vigueur jusqu’en 1983. Dans le contexte français contemporain, il peut être surprenant, et même choquant (réactions constatées chez les étudiant.e.s). Angélus de Millet L’Angélus, de Jean-François Millet: « Quant aux femmes, elles doivent avoir la tête couverte ».

Lu depuis la France des années 2010, c’est surtout la seconde partie du texte, sur le couvre-chef des femmes, qui retient l’attention, et c’est en soi un vaste sujet (abordé notamment par Nicole Pellegrin dans son livre Voiles). Le port de la mantille par les catholiques françaises serait en soi à mon avis un beau sujet de recherche en histoire contemporaine. Notamment, pour explorer quel sens les femmes donnaient à cette pratique, notamment selon leur milieu social et leur pratique religieuse: obéissance à une prescription religieuse, ou signe de respectabilité sociale? Ma grand-mère m’a toujours expliqué à quel point il était mal vu dans son milieu, quand elle était jeune (dans les années 1930), qu’une femme sorte “en cheveux”, mais elle ne m’a pas spécialement parlé (me semble-t-il) du lien que cela avait avec les textes catholiques. En tous cas, quand elle me racontait ça, j’associais cela à une époque lointaine et exotique, mais pas à son catholicisme. La coutume pour les femmes catholiques de se couvrir la tête d’une mantille ou d’un fichu, en particulier pour aller à la messe, n’a pas complètement disparu, par exemple pour les femmes reçues par le pape. Mais en France elle est tombée en désuétude après Vatican II et mai 68, et a été depuis suffisamment oubliée (refoulée?) pour que ne serait-ce que l’évoquer puisse faire l’actualité politique 1Juppé avait fait l’actualité en 2015 en déclarant « Quand ma maman allait à la messe, elle portait un foulard”. ou être au principe d’un geste artistique 2Elle est ainsi évoquée dans le spectacle de Myriam Marzouki « Ce qui nous regarde » en 2016..

Ici, c’est la première partie de cet article qui m’intéresse. La préconisation d’une séparation des sexes dans les églises, “selon l’ancienne discipline” (il faudra que des spécialistes du catholicisme m’expliquent ce que cela veut dire au juste), est en effet encore plus oubliée que celle des fichus de nos grands-mères. Pourquoi cet oubli? Etait-ce que cette pratique était en réalité non observée en France?

C’était mon cas d’ailleurs: la pratique de se couvrir la tête, je connaissais par ma grand-mère, mais quand j’ai commencé à entendre parler de séparation des sexes dans les églises, je tombais des nues… Quand j’avais commencé mes recherches sur la place des femmes dans les synagogues, j’avais entendu parler du fait que la séparation avait aussi existé dans le christianisme, mais je l’avais compris comme des usages régionaux, pas comme une règle sanctionnée par l’Eglise. J’avais d’ailleurs au début de ma thèse un peu cherché des références là-dessus, sans trouver.

Le sujet m’intéressait tout particulièrement, car en étudiant un peu l’histoire (complexe) de la séparation des sexes dans les synagogues depuis deux siècles, je voyais bien qu’il y avait des jeux d’influences mutuelles, et que, notamment, les changements dans la disposition des femmes et des hommes dans les synagogues états-uniennes au 19e siècle avaient eu beaucoup à voir avec l’influence des temples protestants, où les fidèles étaient regroupés par familles et non par sexe (voir là-dessus un article passionnant de l’historien Jonathan Sarna). Du coup, pour mieux comprendre l’histoire spécifique des synagogues françaises, j’avais bien envie de savoir ce qui se passait au juste dans les églises françaises au 19e et au début du 20e…: peut-être que l’absence de mouvement de fond dans les synagogues françaises contre (ou pour) la séparation des sexes était liée au fait que ce n’était pas un enjeu non plus dans les églises catholiques… Donc des questions: comment étaient assis.e.s les femmes et les hommes dans les églises françaises avant Vatican II? Est-ce qu’il y avait des variantes locales, régionales? Qu’en pensaient les gens? Quand est-ce que cela a totalement disparu?

Le moins qu’on puisse dire, c’est que trouver des références solides sur le sujet n’est pas évident, même pour la période récente. J’y reviendrai (parce que quand même, on trouve!), et j’essaierai de présenter dans de prochains billets ce que j’ai pu glaner pour l’instant là-dessus: livres, témoignages, archives de presse, rares photos. Ca reste un work in progress ouvert à discussions…

Mais en attendant, le texte de Malaurie, que j’ai trouvé en cherchant sur Frantext (un corpus de textes littéraires français) des descriptions de messe (j’ai tapé “bancs”, “messe”, “femmes”), montre que cette séparation a bien été pratiquée en France au 20e siècle, en tous cas suffisamment pour que pour lui, ce soit une évidence.

Evidemment, cela ne nous renseigne pas plus que cela sur la fréquence et la normativité de cette pratique de séparation. Et en fait, on trouve aussi beaucoup de contre-exemples, montrant que dans les églises françaises, cette pratique de séparer les sexes était en fait bien loin d’être la règle, que ce soit dans l’entre-deux-guerres ou avant.

Jean Malaurie, me dit Wikipedia, est né en 1922 dans une famille catholique d’origine normande. Quand il dit cela, sur quelles paroisses cela nous renseigne-t-il: la majorité de celles qu’il a fréquentées? celles de son enfance? Est-ce que pour lui c’est une pratique majoritaire, ou est-ce qu’il veut plutôt dire, “à gauche et à droite, comme dans les églises où hommes et femmes sont séparés”? Et est-ce que cela parlait vraiment à son lectorat de l’époque?

A suivre!

sortie_messe_vendeeMàJ 2020: Le blog a déménagé! Vous trouverez la suite de ce billet sur la plateforme Hypothèses ici. Et pour commenter ce billet, c’est désormais ici. Merci beaucoup pour vos témoignages, tous bienvenus!!

Notes   [ + ]

1. Juppé avait fait l’actualité en 2015 en déclarant « Quand ma maman allait à la messe, elle portait un foulard”.
2. Elle est ainsi évoquée dans le spectacle de Myriam Marzouki « Ce qui nous regarde » en 2016.

7 réflexions sur “ « Comme à la messe: hommes à droite, femmes à gauche » ”

  1. Je suis née en 51 dans le 91. J’ai été élevée dans la religion catholique. Je peux témoigner que je n’ai JAMAIS vu de séparation des sexes dans les églises. Les gens avaient tendance à se regrouper par famille, ce qui n’était nullement une obligation vu que les plus jeunes aimaient se placer près de leurs amis.

    1. Merci pour votre témoignage! Oui, la séparation des sexes n’était absolument pas la pratique majoritaire. Mais elle existait néanmoins dans certains endroits. N’hésitez pas à regarder la suite de ce billet.

  2. Je suis née en 1961 et également élevée dans la religion catholique. Enfant et adolescente, dans aucune église que je fréquentais, je n’ai vue de séparation des sexes dans l’assemblée (Bretagne, Touraine, Île de France, Centre…). J’ai donc été très surprise arrivant en Alsace-Lorraine, de me faire dévisager et de provoquer des murmures de désapprobation en m’asseyant du «mauvais » côté ! Pourtant, dans l’église du village de mon grand-père dans la Meuse, il n’y avait pas cette séparation, la préoccupation de chacun étant d’être suffisamment chanceux pour s’asseoir au plus près du poêle ! :)
    Même ressenti dans quelques (rares) villages de l’arrière-pays varois, où en tant que responsable d’un groupe de jeunes louveteaux, je me  « torturais » l’esprit ne sachant si je devais les laisser seuls côté hommes ( et faire les clowns !) ou choquer quelques âmes bien pensantes en m’asseyant côté homme avec eux ; nous installer tous côté femme n’avait pas été très bien perçu non plus…
    Par contre, j’ai toujours vu cette séparation homme/femme lors de messes regroupant moines et moniales dans la même église (mais pas pour l’assemblée des laïcs).
    Anecdote le jour de mon mariage : mon siège avait été installé à gauche et celui de mon époux à droite, selon la tradition ( paraît-il). Or, ayant été accompagnée jusqu’à l’autel par mon père militaire, sabre à la ceinture, le protocole militaire voulait que je ne soit pas à sa gauche mais à sa droite ( afin que je ne sois pas blessée au cas – fort peu probable – où il aurait à dégainer). Confusion donc et petit chassé-croisé en haut de la nef, sous les murmures des « civils »… J’en rigole encore, ça fait des souvenirs !

  3. Bonjour,
    En faisant une petite étude de la statuaire religieuse dans l’église du village où je vis (Cornillé les Caves, dans le Maine-et-Loire), j’ai pu observer que les statues du transept gauche (côté du coeur ?) étaient toutes « féminines » : Ste Philomène, Vierge, Ste Anne éduquant la Vierge (éducation des femmes par les femmes), Jeanne d’Arc, auxquelles on peut ajouter une Sainte Thérèse placée dans la nef, également du côté gauche.
    Les statues du côté droit, en revanche, étaient toutes masculines : St Joseph avec l’enfant Jésus (éducation des hommes par les hommes), St Antoine de Padoue, et le belliqueux St Michel terrassant le dragon. Egalement, du même côté, le Curé d’Ars.
    Dois-je ajouter que les quatre statues du Choeur, en plein centre, derrière l’autel, étaient quatre statues masculines ? St Pierre, St Charles Borromée, St Jacques et St Malo, « patron » de cette église…
    C’est une recherche sur cette « organisation » qui m’a fait tomber sur votre page. J’ai pensé que cette note pourrait vous intéresser. Mais né moi-même en 1949, je peux attester que je n’ai pas connu cette séparation des hommes et des femmes dans les églises de ma jeunesse…

    1. Merci beaucoup pour ce témoignage, qui illustre les traces indirectes que ces pratiques ont pu laisser!

  4. MàJ 2020: Le blog a déménagé! Vous trouverez la suite de ce billet sur le blog « Matières religieuses » sur la plateforme Hypothèses. Et pour commenter ce billet, c’est désormais ici. Merci beaucoup pour vos témoignages, tous bienvenus!!

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