Rabbin étudiant. Peinture à l'huile de Lazar Krestin (1868-1938)

Façons et fashions d’être juive : le châle de prière (1)

Ce long billet en plusieurs parties est un prolongement d’un article que j’ai récemment écrit un article pour la revue Clio (à paraître en ligne en janvier) sur l’histoire de l’accès des femmes au châle de prière dans les courants non orthodoxes du judaïsme. Je complète ici cet article par un parcours en images sur la diversité des usages du châle de prière dans le judaïsme.

Histoire de faire un peu de sociologie, ce cas particulier me permettra aussi de revenir sur les manières de réfléchir aux liens entre vêtement et identité, en utilisant cette notion de « fashion » que les anthropologues et historien-ne-s états-uniens utilisent beaucoup pour parler de l’identité, mais qui n’a pas d’équivalent exact en français. Fashion, ce n’est pas qu’un nom, polysémique – la mode, mais aussi la façon – c’est aussi un verbe - to fashion, c’est confectionner, fabriquer. Et on n’a pas d’équivalent exact en français. Le plus proche ce serait « fabrique »/ »fabriquer » (qui est pour le coup devenu une vraie mode dans les sciences sociales françaises), mais si dans les deux cas le terme indique un souci de faire attention aux pratiques et aux aspects matériels, en français il n’y a pas la connotation vêtement/mode du terme anglais et cela ne produit pas exactement les mêmes rapprochements sémantiques.

Y a-t-il un « châle de prière masculin » ?

À Jérusalem, les femmes qui demandent à pouvoir comme les hommes prier collectivement devant le Mur des lamentations revêtent châle de prière et phylactères comme symboles de leur revendication de pouvoir prier comme les hommes. Le châle de prière est loin de constituer le principal enjeu, mais c’est au motif qu’elles refusèrent de l’enlever ou de le porter comme une écharpe que plusieurs femmes furent arrêtées par la police, comme en 2012.

Qu’est-ce que le châle de prière au juste ? Celles et ceux qui ne pratiquent pas le judaïsme connaissent souvent moins bien le châle de prière (appelé taleth, tallit, ou tallis) que la kippa. Cela tient à ce que le châle de prière (et surtout ses franges) est réservé à la prière, et beaucoup moins utilisé dans la sphère publique que la kippa, à quelques exceptions près. Il a initialement une fonction très précise : les hommes (les femmes aussi dans le judaïsme non orthodoxe) s’en enveloppent pour la prière du matin à la synagogue, considérant qu’il s’agit d’une prescription biblique (dans Nombres 15 :38-41, Dieu commande de se faire une frange aux quatre coins de son vêtements pour se souvenir des commandements divins). L’habitude pour les hommes de se couvrir la tête en public est en revanche semble-t-il apparu plus tard dans l’histoire, et le sens qui est donné à la kippa est beaucoup plus variable et n’est pas nécessairement religieux.

Le plus important dans le châle de prière, ce sont les franges (tsitsit), sorte d’aide-mémoire des commandements religieux. De manière très minoritaire, certaines tendances du judaïsme orthodoxe considèrent que le commandement est de regarder les tsitsit le plus souvent possible, et portent en permanence sous leurs vêtements un talit katan (petit talit) en faisant dépasser les tsitsit.  La pratique du talit katan peut commencer pour les garçons dès le plus jeune âge (trois ans), comme ici sur cette image éducative tirée d’un site Loubavitch français:

Enfants récitant la prière de tachlikh le jour de Rosh Hashanah (site http://fr.chabad.org)
Enfants récitant la prière de tachlikh le jour de Rosh Hashanah (site http://fr.chabad.org)

Cependant l’image typique associée au châle de prière aujourd’hui en France est surtout celle-ci, prise du point de vue d’une femme dans une synagogue orthodoxe (très beau projet photographique de Myriam Tangi) :

Hommes en châle de prière dans une synagogue orthodoxe française
Hommes en châle de prière dans une synagogue orthodoxe française, pris depuis la section des femmes (photo de Myriam Tangi)

Pour beaucoup, le châle de prière c’est donc cette image d’une communauté d’hommes priant à la synagogue, visuellement unifiée par le port d’un même vêtement assez uniforme, généralement blanc à rayures noires.

C’est d’ailleurs aussi parce qu’elles portent des châles de prière moins uniformes que les hommes orthodoxes, plus colorés, que les Femmes du Mur surprennent nombre de juifs habitués au monde orthodoxe contemporain :

Femmes priant devant le Mur de Jérusalem
Des femmes tiennent un office de prière devant le Mur de Jérusalem en février 2013, portant des châles de prière de style varié (à l’arrière, certaines ont aussi la tête couverte). On distingue à gauche Anat Hoffmann, leader du groupe. (Photo credit: Miriam Alster/Flash 90).

En fait, les châles de prière colorés, décorés de motifs, sont souvent considérés, notamment dans ce contexte, comme « féminins » par opposition au châle blanc à rayure noire appelé « masculin ». Certains stigmatisent les châles de prière des femmes comme une coquetterie féminine (j’ai entendu cette remarque dans des synagogues: les femmes qui portent un châle de prière, c’est de la coquetterie…), notamment parce qu’ils sont plus variés que ceux des hommes. C’est faire bien peu de cas des risques auxquels elles s’exposent en les portant, réprobation dans certains synagogues (mêmes libérales), violence policière à Jérusalem… Les châles de couleur sont en fait une manière d’atténuer un peu la violence des réactions. A Jérusalem ils sont en tous cas moins « risqués » à porter pour les femmes. Le porte-parole de la police de Jérusalem déclarait ainsi en 2012 avoir eu la consigne du rabbinat orthodoxe de cibler surtout les  « tallitot masculins, plus larges, bleus et blancs ou noir et blanc », plus subversifs pour le que « les tallitot colorés autour des épaules«  [source]

Des châles de prière et des couleurs…

Au regard de l’histoire, cette idée d’un modèle unique et bien identifiable de « châle masculin » peut surprendre. En fait, les hommes n’ont pas attendu les femmes pour « customiser » leurs châles de prière

Dans le tableau ci-dessous, le châle de prière porté par ce rabbin est fort différent par sa richesse et ses couleurs du châle standard contemporain, et, dans le contexte du tableau, permet à la fois de signifier que l’homme est un rabbin et d’indiquer son statut social élevé. On peut d’ailleurs ajouter que cet usage du châle de prière n’est pas strictement religieux, le rabbin n’étant a priori pas en train de prier mais de poser…

Portrait d'un rabbin en châle de prière, Isidore Kaufmann
Portrait d’un rabbin en talit, par Isidore Kaufmann (1853-1921), Autriche-Hongrie, date inconnue. La couleur dorée est atypique par rapport au blanc des châles de prières dits « traditionnels » aujourd’hui.

Dans l’image suivante, il est également difficile de savoir jusqu’où ce port du tallit est réaliste, et de faire la part des stéréotypes orientalistes de l’auteur de cette carte postale (dont on ne sait pas s’il est juif ou non). L’association du turban et du tallit dans la représentation des juifs du Maghreb est en tous cas courante au début du 20e siècle, et permet suivant les cas de souligner l’universalité du judaïsme par-delà les différences ethniques, ou de souligner l’étrangeté des juifs sépharades par rapport à la référence ashkénaze française implicite.

Prière du rabbin, turban et talit
« Prière du rabbin », Carte postale tunisienne vers 1910 (Collections du MAHJ, inv. CP/0024.06). Ici, le rabbin porte châle de prière et phylactères avec une djellabah et un turban.

Autre image que l’on pourrait relier à cette idée de variantes « ethniques » du châle de prière, mais dans un contexte tout différent. Un rabbin écossais a récemment conçu un « tartan juif », dont il a notamment orné des châles de prière, en vente sur son site internet, donnant chair, ou plutôt tissu, à une fierté juive-écossaise… Ici, l’image est clairement contrôlée par l’homme représenté, et ne vise pas à exotiser le châle de prière mais bien à insister sur sa malléabilité.

"Jewish tartan"
Sur son site internet, le rabbin Mendel Jacobs fait la promotion de son « tartan juif » en posant avec un châle de prière customisé.

Montre-moi ton talit et je saurai si tu es un rabbin libéral?

 

De manière moins anecdotique, l’usage du talit a aussi été investi de significations d’ordre théologique.  Au XIXe siècle et jusque dans les années 1960, le mouvement de la réforme du judaïsme (Allemagne, Angleterre, États-Unis notamment), dans le cadre d’une insistance sur les valeurs et sur l’esprit du judaïsme, et d’une réaction contre le ritualisme jugé particulariste, a dévalorisé les ornements rituels comme la kippa et le châle de prière, le port de ce dernier étant considéré comme un « fétichisme » emprunté aux cultures du Proche-orient antique par un rabbin important du mouvement Reform états-unien [1]. De manière générale, le judaïsme réformateur dit « classique » (du 19e siècle), que ce soit dans ses variantes allemande, britannique ou étatsunienne, a plutôt dévalorisé la dimension rituelle au profit de la dimension éthique du judaïsme. Les rabbins leaders du mouvement ne se font jamais représenter en châle de prière, mais plutôt comme des intellectuels.

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Portrait du rabbin David Einhorn (1809-1879), personnalité majeur du judaïsme « réformé », d’abord en Allemagne puis, à partir de 1855, aux Etats-Unis.

Pendant longtemps dans le judaïsme libéral, il était assez mal vu de porter un châle de prière à la synagogue. On distinguait ainsi les synagogues libérales au fait que les hommes étaient souvent tête nue et sans châle de prière, sauf éventuellement les rabbins. Ces derniers ne portaient pas nécessairement un talit « standard », mais un vêtement rituel intermédiaire entre le parement ecclésiastique chrétien et le talit en écharpe (ce qui selon certains cela est hérité d’une pratique des synagogues de rite portugais). On le voit ainsi sur cette gravure de la plus ancienne des synagogues libérales britanniques, la West London Synagogue fondée en 1840 et ici représentée fin 19e s. Les hommes ont bien un couvre-chef (les femmes aussi, elles sont au fond à droite, la mixité ne s’est pas établie d’un coup dans les synagogues libérales…) mais pas de talit. En revanche les officiants, notamment celui sur l’estrade, ont une écharpe blanche qui en fait fonction [2].

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West London Synagogue vers 1890.

Il n’y avait pas qu’un enjeu théologique. Même hors du judaïsme libéral, nombre de rabbins européens du 19e siècle (et même un peu avant) ont ajusté leur costume aux normes des sociétés chrétiennes dans lesquelles les processus d’émancipation leur donnaient de nouveaux droits en tant que citoyens (tout en leur enlevant leur autorité juridique sur leurs fidèles). Au Royaume-Uni, c’est ce qu’on appelé les « canonicals », un costume évoquant autant la toge universitaire que le costume protestant.

Le grand rabbin britannique Hermann Adler (1839-1911).  Par sa formation en Allemagne, on peut le rattaché à une forme d'orthodoxie moderne (proche du modèle universitaire) de l'époque.
Le grand rabbin britannique Hermann Adler (1839-1911). Par sa formation en Allemagne, on peut le rattacher à une forme d’orthodoxie moderne (proche du modèle universitaire) de l’époque.

Le cas du judaïsme consistorial français illustre ce mélange entre influence de la réforme du judaïsme allemande (à laquelle le Consistoire ne s’est jamais officiellement rattaché) et pressions françaises à l’assimilation. Les rabbins ont continué de porter le talit, mais assemblé à un costume fortement modifié. Le châle de prière du grand rabbin Zadoc Kahn coexiste ainsi non avec un turban mais avec un « chapeau ecclésiastique », selon le règlement du Consistoire israélite français de 1810, qui édicte en son article 2:  « Messieurs les grands rabbins seront entièrement vêtus en noir, robe longue boutonnée de haut en bas, ceinture en soie noire, rabat blanc, chapeau ecclésiastique. » 

Le grand rabbin Zadoc Kahn (1839-1905).
Le grand rabbin Zadoc Kahn (1839-1905).

En matière de costume rabbinique, les usages des libéraux français ont été assez proches des usages consistoriaux jusque dans les années 1960:

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Le rabbin André Zaoui (1916-2009), rabbin de la synagogue libérale rue Copernic à Paris de 1946 à 1969.

Depuis les années 1970, le châle de prière a fait un grand retour dans les synagogues libérales, sous des formes très variées. Aux Etats-Unis, le centre du judaïsme libéral à l’échelle mondiale, certains, comme ici les rabbins Posner ou Schindler, maintiennent cet héritage de la réforme « classique » d’un châle de prière discret et « en écharpe » (mais avec de la couleur), voire, comme ci-dessous le rabbin Yoffie, ne portent  pas de taleth. D’autres, plus nombreux, portent des châles de prière de format plus « traditionnel », mais les couleurs, les motifs varient. Et d’autres encore changent de style de talit suivant les occasions.

Le rabbin David Posner
Le rabbin David Posner lors de la cérémonie d’ordination du séminaire rabbinique du mouvement Reform (libéral) à New York en 2013. Il porte un talit en écharpe, typique du judaïsme réformateur « classique ».
Rabbi Rick Jacobs
Intronisation du rabbin Rick Jacobs (en taleth violet) à la tête du judaïsme réformé états-unien. A sa gauche, son prédecesseur le rabbin Eric Yoffie, porte une kippa mais pas de taleth (et n’est jamais représenté en taleth). A sa droite, le rabbin Judy Schindler porte un talit « en écharpe ».

Fin de la partie 1. À suivre : jusqu’où est-on libre de porter un talit comme on veut ?

[1] Il s’agit du rabbin Kaufmann Kohler en 1916, cité par Michael Meyer dans son ouvrage Response to Modernity, p. 273.

[2] Pour être honnête, cette image n’est pas tout à fait convaincante, car il ne s’agit pas d’un office ordinaire mais du Jubilé de la reine Victoria. Je n’ai pas sous la main pour l’instant d’autre représentation qui corresponde aux témoignages écrits.

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