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Façons et fashions de porter un châle de prière (2)

[Suite du billet précédent] Le port du vêtement religieux qu’est le châle de prière dans le judaïsme a jusque récemment été réservé aux hommes.  Dans le judaïsme contemporain, principalement orthodoxe, on entend souvent l’idée qu’il y aurait un modèle de châle de prière « masculin », relativement standard, uniforme, « traditionnel », et que les châles de prière plus colorés et personnalisés seraient une innovation féminine, liée à une libéralisation générale transgressant les règles religieuses liées au port du châle de prière. Comme on l’a vu dans le billet précédent, la variété des formes et des usages du châle de prière chez les hommes n’est pas récente ni réservée aux femmes pas plus que le fait d’utiliser les variantes du talit pour signifier des distinctions internes au judaïsme.

Cet imaginaire d’une opposition entre vêtement masculin uniforme et peu coloré d’un côté, et vêtement féminin plus coloré et personnalisé ne correspond donc pas à la réalité. Mais il peut probablement s’expliquer par une évolution plus large concernant le vêtement en Occident, ce qui a été appelé la « Grande renonciation masculine » par le psychanalyste anglais John Carl Flügel. En effet, à partir du XVIIIe siècle, selon cet auteur,

« … se produisit un tournant des plus notables dans l’histoire du vêtement, un de ces événements dont nous pouvons encore constater les conséquences aujourd’hui, un événement, enfin, qui aurait mérité de passer moins inaperçu ; les hommes renoncèrent à leur droit d’employer les diverses formes de parure brillantes, gaies, raffinées, s’en dessaisissant entièrement au profit des femmes […]. C’est pourquoi on peut le considérer comme la « Grande renonciation masculine  » sur le plan vestimentaire. L’homme cédait ses prétentions à la beauté. Il prenait l’utilitaire comme seule et unique fin1John Carl Flügel, Le Rêveur nu. De la parure vestimentaire, Aubier Montaigne 1982 (1933), p. 102-103, cité par Christine Bard, Histoire politique du pantalon, Seuil, p. 7-18. »

Pour analyser la diversité des formes et des usages du châle de prière, chez les hommes comme chez les femmes, une autre notion intéressante ici est celle de « self-fashioning », que l’on pourrait traduire un peu lourdement comme le fait de façonner son identité par le vêtement. Cette expression vient notamment d’un ouvrage de l’universitaire Stephen Greenblatt sur le costume sous la Renaissance (le phénomène n’est pas nouveau donc).

Renaissance Self-Fashioning

C’est un concept intéressant pour analyser les portraits officiels de rabbins au fil des ans, tels qu’on les a vus défiler dans le billet précédent. Dans les poses prises pour la peinture ou la photo, tous les signes vestimentaires ont été soigneusement pesés, et sont destinés à dire et à imposer ce qu’est l’identité rabbinique. Dans les portraits qui suivent, le châle de prière, ou son absence, ou ses variantes, est ainsi très consciemment mis en scène (de la même manière que les livres) afin de dire de quel type de rabbin il s’agit.

Jusqu’où fait-on ce qu’on veut avec un talit ?

Mais en replaçant tout ça dans l’histoire longue des sociétés occidentales, on peut penser que la possibilité de jouer du talit pour signifier et modeler son identité juive a changé de nature dans les sociétés contemporaines, où l’identité juive est de moins en moins souvent assignée de manière autoritaire dès la naissance (que ce soit par l’état-civil, ou par une communauté religieuse ayant juridiquement autorité sur les individus) et de plus en plus souvent choisie par les individu-e-s. (C’est ce qu’en anglais on appelle le passage d’identités « ascribed » à des identités « achieved ».)

Le passage du châle de prière comme attribut vestimentaire « naturel » (« je porte un châle de prière parce qu’en tant qu’homme juif, ce serait impensable de ne pas le porter »), à un choix individuel (« je porte un châle de prière parce que je choisis de le faire, rien ne m’y oblige ») est alors le corrélat de ces grandes évolutions vers l’individualisation que documentent l’histoire et la sociologie.

De ce point de vue, dans les portraits masculins plus hauts, on voit bien cette tendance à l’individualisation. Dans le premier cas (le rabbin d’Europe de l’Est peint par Lazar Krestin), on est dans le registre couvert par Greenblatt : il y a clairement personnalisation du vêtement en vue de produire une « identité rabbinique » mais pas de revendication de déviance par rapport à une grande « normalité ». Les portraits du 19e siècle montrent plus un questionnement des normes qui allaient de soi dans le judaïsme dans lequel avaient grandi ces rabbins, qu’ils soient orthodoxes (Hermann Adler), consistoriaux (Zadoc Kahn) ou libéraux (David Einhorn). Mais leur costume suit les normes de leur organisation ou du collectif auquel ils appartiennent. Alors que dans la période contemporaine, la « customisation » se fait sur initiative individuelle, indépendamment de la validation par une organisation, ce qu’illustre très bien le rabbin proposant son tartan juif-écossais.

Et alors qu’auparavant les marges de manœuvre ne portaient que sur la forme du talit, elles sont de plus en plus larges : on peut aussi remettre en cause qui porte le talit, et pour quoi faire.

De ce point de vue, les plus radicales ne sont pas les femmes pratiquantes qui revendiquent de le porter comme un attribut indispensable de la prière dans le judaïsme, mais les personnes qui portent le châle de prière hors du cadre religieux, voire du cadre juif.

Voici quelques exemples un peu spectaculaires de cas où le talit sort de la synagogue : en politique, et dans la mode.

1. En politique

C’est assez marginal, mais le châle de prière a pu être utilisé dans l’espace public comme marque d’engagement politique en tant que juif s’engageant pour des causes non spécifiquement juives, principalement aux États-Unis2D’autres l’ont fait pour des causes plus spécifiquement juives, comme la défense des juifs d’URSS. C’est le cas du rabbin Avraham Weiss (promoteur de « l’orthodoxie ouverte » ayant encouragé la participation religieuse des femmes). Dans son ouvrage Spiritual Activism, le rabbin rapporte avoir été critiqué pour avoir porté le tallit dans des manifestations, un dirigeant d’organisation juive lui écrivant qu’un châle de prière doit être réservé à la synagogue, pas au militantisme (p. 83).. Que ce soit dans le mouvement Occupy Wall Street (Occupy Judaism), avec le NAACP, à Standing Rock, ou comme ci-dessous contre les violences policières racistes, il est arrivé que des juifs affiliés aux courants religieux non orthodoxes (surtout des rabbins Reform) manifestent dans l’espace public en châle de prière (et pas seulement en kippa, ce qui est plus classique). Ils et elles ont tenu parfois des offices improvisés dans la rue, utilisant le répertoire religieux (ici des versets bibliques) à l’appui des mobilisations. Le châle de prière est alors utilisé comme manière de rendre visible cette appartenance juive et religieuse.

Manifestations contre les violences policières, NY, 2014.
Manifestations contre les violences policières, NY, 2014. Plusieurs rabbins sont arrêtés pour avoir bloqué la circulation. Ils ont notamment récité le kaddish en hommage à Eric Garner, tué par des policiers.

Cet usage politique du talit dans l’espace public ne va pas de soi et est loin d’être consensuel. Normalement, le « grand » tallit ne se porte pas dans la rue, puisqu’il est lié à la prière. (Une grosse limite de l’iconographie est d’ailleurs liée au fait que pendant la prière, on ne prend normalement pas de photos, surtout si c’est shabbat. Les principales photographies « licites » seront donc celles des rites de passage hors shabbat, bar-mitsva et mariage, et des événements religieux en plein air, notamment au Mur de Jérusalem.) Et en plus, pendant longtemps (cf. billet précédent), les rabbins Reform, les plus proches de la gauche qui manifeste, étaient réfractaires à l’usage du talit.

De manière intéressante, pendant les Civil rights, les rabbins Abraham Heschel (théologien et proche du courant Conservative) et Maurice Eisendrath (leader du mouvement Reform) ont défilé aux côtés de Martin Luther King en kippa (pour l’un), et en tenant un rouleau de la Torah, objet sacré par excellence (pour l’autre), mais sans talit – à l’époque encore peu populaire dans le judaïsme libéral états-unien.

Montgomery, 1963
les rabbins Heschel et Eisendrath entourent le révérend Martin Luther King à Montgomery en 1963
2. Dans la mode

À l’opposé dans le degré de politisation, minimal ici, la photo suivante semble illustrer par excellence l’idée d’usages potentiellement parfaitement libres et idiosyncrasiques du châle de prière, en représentant un cas de port du châle de prière décontextualisé de ses usages habituels. Le mystère est resté sur la signification que cet anonyme associait à l’objet porté, (et l’on ne sait pas si celui qui le porte le considère comme un châle de prière, ni comme un objet juif), mais des commentateurs ont cherché à lui donné un sens (« est-ce le signe que le judaïsme est devenu fashion ? »).

Talit à la fashion week
Personnes anonymes se rendant à la Fashion Week de New York, février 2016 (photo Phil Oh/Facebook).

L’usage des objets rituels juifs dans la mode a des précédents, généralement plus controversés que celui-ci. En 1993, Jean-Paul Gaultier organisait un défilé sur le thème « Chic rabbis ». Plus récemment début 2016, H&M a dû s’excuser après avoir sorti une écharpe reprenant l’esthétique du châle de prière traditionnel : rayures noires sur fond blanc, franges, ce qui représentait à la fois une désacralisation et une dé-judaïsation de l’objet. La protestation a cependant été relativement modérée et peu relayée semble-t-il par les organisations juives.

3. Dans une autre religion

C’est probablement lorsque le tallit est utilisé dans une autre religion que le judaïsme que cet « emprunt » est le moins accepté. Le cas le plus marquant : lorsque Donald Trump s’est vu offrir un châle de prière par un pasteur noir considérant que le châle de prière fait partie de l’héritage biblique (reprenant ainsi la doctrine de la Jewish Heritage Study Bible, organisation de « juifs messianiques »). L’accusation d’« appropriation culturelle » (exploiter la culture d’autrui) a alors été prononcée à de multiples reprises à l’encontre des chrétiens qui s’approprient le répertoire juif.

Self-fashioning et normes sociales

Continuons. Dans l’idée de « self-fashioning », assez proche de l’idée de « performance », on pourrait entendre l’idée que c’est l’habit qui fait le moine – et en l’occurrence, que c’est le port du talit qui fait le juif/la juive. Les exemples précédents montrent que non. On ne fait pas tout à fait ce qu’on veut avec un talit, aujourd’hui peut-être pas tellement plus qu’hier, en tous cas pas sans s’exposer à certaines critiques. Sinon, on verrait bien plus souvent des châles de prière détournés de leur usage religieux et juif…

Les grands changements que l’on associe à la « modernité » n’ont pas totalement « libéré » les possibilités de façonner son identité par le vêtement. Modernité ou pas, les organisations religieuses n’ont pas disparu. La séparation de l’État et de la religion a certes relâché le pouvoir de contrainte des organisations religieuses sur les individu·e·s, mais aussi favorisé un pluralisme interne au sein du judaïsme. Au sein du monde juif, chaque organisation a ses habitudes, plus ou moins officielles et codifiées sur…:

- qui a le droit de mettre un châle de prière (les officiants seulement ? les hommes juifs à la synagogue ? tous les juifs, quel que soit leur sexe ? et les non juifs ?),

- qu’est-ce qu’un beau talit (par exemple quand il s’agit d’en offrir un),

- qu’est-ce qu’un talit conforme à la loi juive et aux usages locaux;

- comment on doit/peut s’en servir (pour la prière seulement ? à la synagogue ? dans l’espace public ?).

Et les responsables de ces organisations ont plus ou moins les moyens de faire respecter leur norme – soit par la sanction, soit, plus subtilement, en modelant les convictions et les goûts des fidèles.

Comme on l’a vu précédemment, il est des contextes où le droit de porter un châle de prière peut être contesté, plus ou moins violemment. Le cas des femmes demandant à prier devant le Mur de Jérusalem en est l’exemple le plus frappant. Un autre cas est le fait que dans certaines synagogues libérales aux Etats-Unis, le châle de prière pour les hommes a pu être explicitement interdit jusque dans les années 19603Voir ici des témoignages d’évolution dans les synagogues libérales aux Etats-Unis.

Mais les sanctions sont souvent non nécessaires tant elles sont précédées par de fréquents rappels de la norme, créant chez les fidèles une demande toujours plus précises d’explicitation de « ce que dit le judaïsme ». Internet fourmille de tutoriels vidéo sur le talit, parfois avec un petit quizz pour vérifier ses connaissances (un exemple ici) : l’objet est d’expliquer qu’il n’y a qu’une seule bonne manière de faire.  Sur des forums, des rabbins répondent en détail à des questions angoissées sur les bénédictions à dire, les moments où le mettre et l’enlever…

cheela
Sur le site cheela.org (« questions » en hébreu), des rabbins répondent à des questions pratiques. Par exemple: « comment mettre le talith katan »

Plus subtilement, les organisations influencent les individu-e-s en modelant le domaine des possibles que l’on est susceptible d’imaginer. Il y a des cas où le port du châle de prière, qui serait « évident » au 21e siècle, n’était même pas envisagé. Ainsi, une figure majeure comme Lily Montagu ne semble pas avoir envisagé de le porter, probablement parce que ses confrères ne le portaient pas non plus ou n’y attachaient pas de signification religieuse.

Lily Montagu
Lily Montagu (1973-1963), ici représentée âgée, à la tribune. Ici, Lily Montagu semble porter à l’image de ses confrères officiants une écharpe en guise de châle de prière, et peut-être une toge.

Personnage charismatique, dirigeante majeure du judaïsme réformateur britannique de la fin du XIXe siècle jusqu’après la Seconde guerre mondiale, elle reçut le titre de « ministre laïc du culte » dans la synagogue qu’elle avait fondée, la West Central Liberal Jewish Congregation. Si elle n’eut pas le titre de rabbin, elle donna quantité de conférences et « sermons » (le terme de l’époque dans les synagogues), et dirigea également des offices. Elle a adopta la tenue de ses confrères, qui correspondait aussi à une tenue universitaire (la toge, la toque) à laquelle les femmes accédaient tout juste en Angleterre. Et c’était suffisamment révolutionnaire déjà.

Au contraire, il est de plus en plus difficilement envisageable aujourd’hui pour une femme engagée religieusement dans le judaïsme libéral de ne pas porter un châle de prière. Ainsi, par exemple, suivant qu’une femme fréquente une synagogue libérale ou orthodoxe, il lui sera ou non possible, il lui sera aussi ou non désirable, de porter un châle de prière. Judith Kaplan, fille du rabbin Mordeccai Kaplan, un leader du courant « reconstructionniste » aux Etats-Unis, ne portait pas de châle de prière lors de sa bat-mitsva (majorité religieuse) pionnière en 1922. Elle n’y lut pas non plus dans les rouleaux de la Torah, ce qui l’amena, dans un contexte radicalement différent, à refaire sa bat-mitsva en 1992. Cette fois, elle portait un talit – le contraire aurait probablement été impensable.

judith eisenstein kaplan 2d bm
Judith Kaplan Eisenstein lors de sa seconde bat-mitsva en 1992. Contrairement aux pratiques non orthodoxes anciennes, elle porte un châle de prière, et celui-ci est agrémenté de motifs colorés. Source : http://jwa.org/thisweek/mar/18/1922/judith-kaplan

Bref,  comme dans les approches en termes de « performance », l’idée de « self-fashioning » ne signifie pas que tout cela se passe en toute liberté créative (c’est d’ailleurs un contresens envers les théories de la performance que de leur reprocher de faire abstraction des normes)…

Le parcours iconographique sur le châle de prière approche de sa fin (je ne prétends pas à l’exhaustivité!!).

À suivre en guise de conclusion : de l’intérêt de penser les identités comme fashion(ing).

Notes   [ + ]

1. John Carl Flügel, Le Rêveur nu. De la parure vestimentaire, Aubier Montaigne 1982 (1933), p. 102-103, cité par Christine Bard, Histoire politique du pantalon, Seuil, p. 7-18
2. D’autres l’ont fait pour des causes plus spécifiquement juives, comme la défense des juifs d’URSS. C’est le cas du rabbin Avraham Weiss (promoteur de « l’orthodoxie ouverte » ayant encouragé la participation religieuse des femmes). Dans son ouvrage Spiritual Activism, le rabbin rapporte avoir été critiqué pour avoir porté le tallit dans des manifestations, un dirigeant d’organisation juive lui écrivant qu’un châle de prière doit être réservé à la synagogue, pas au militantisme (p. 83).
3. Voir ici des témoignages d’évolution dans les synagogues libérales aux Etats-Unis

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