Rhinestones, religion and the Republic: Fashioning Jewishness in France (2013).

L’identité comme fashion

L’identité comme fashion(ing)

[Troisième et dernier épisode, après pas loin d’un an!, d’une série sur le châle de prière dans le judaïsme: le 1er épisode est à lire ici, et le deuxième est ]

Dans les épisodes précédents, j’ai évoqué l’usage de l’expression “fashioning” en anglais, comme un parallèle possible, pas tout à fait équivalent, à l’expression « la fabrique de », qui a remplacé en français la désormais galvaudée « construction sociale de… » 1« La fabrique de » est aussi probablement inspirée par la traduction de l’expression “making” en anglais, comme dans l’exemple de l’ouvrage célèbre de Thomas Laqueur, Making Sex. (1990, Harvard University Press), traduit en français en 1992 par La fabrique du sexe (Gallimard)..

C’est le sous-titre de l’ouvrage de ma collègue anthropologue Kimberly Arkin, “Fashioning Jewishness”, qui a suscité ma réflexion. Qu’est-ce que ce verbe signifie au juste, qu’est-ce qu’il change (ou pas) à la manière de réfléchir aux identités?

Rhinestones, religion and the Republic: Fashioning Jewishness in France (2013).
Rhinestones, Religion and the Republic: Fashioning Jewishness in France (2013).

À première vue, comme « fabrique de », fashioning permet d’insister sur les dimensions pratiques ou matérielles de la construction des identités, ce qu’en anglais, the making of fait déjà. Mais fashioning ajoute aussi une référence, parfois métaphorique et parfois littérale, au vêtement et à la mode, qui déplace un peu le sens.

Bref, ça change quoi à la réflexion d’utiliser fashion comme verbe? Et est-ce que ça se traduit? Fashion  en anglais ce n’est pas seulement la mode vestimentaire, c’est aussi la façon, la manière (in a fashion, after a fashion), et to fashion le fait de façonner, de fabriquer.  Alors qu’en français, fashion est beaucoup plus réducteur, et a souvent une connotation de superficialité.

Dire que l’identité juive, ça se «fashion », est-ce que cela veut dire qu’on considère que l’identité juive est une « mode »? Qu’on en change comme de vêtement? Mais justement : on ne change pas de style vestimentaire si facilement que ça ! Le billet précédent décrivait comment, malgré les évolutions contemporaines vers l’individualisation, la libéralisation etc., tout le monde ne met pour autant pas un châle de prière n’importe comment, alors que c’est un très bel objet…

Un effet de mode?

J’ai sélectionné un petit panorama non exhaustif de livres récents en sciences sociales (que pour l’essentiel je n’ai pas lus…) qui utilisent dans leur titre ou dans leur sous-titre l’expression fashioning…, d’une manière qui n’est pas simplement traduisible. Je n’ai ici sélectionné que des titres récents (années 2000-2010), mais j’ai déjà mentionné dans le billet précédent l’ouvrage de S. Greenblatt, qui date de 1980.

Renaissance Self-Fashioning. From More to Shakespeare (1980)
Renaissance Self-Fashioning. From More to Shakespeare (1980)

Certains de ces titres (pour autant que je puisse en juger sans les avoir lus…) parlent vraiment de vêtement. C’est par exemple le cas de Fashioning Socialism (2005) et de Fashioning Africa (2004): dans les deux cas, il s’agit de montrer comment des enjeux politiques se sont traduits dans la mode vestimentaire.

Fashioning Socialism. Clothing, Politics and Consumer Culture in East Germany (2005)
Fashioning Socialism. Clothing, Politics and Consumer Culture in East Germany (2005)
Fashioning Africa (2004).
Fashioning Africa. Power and the Politics of Dress (2004).

Le verbe fashioning dans le titre permet probablement dans ces cas d’insister sur le fait que la mode n’est pas seulement un « reflet », un effet, mais qu’elle a des conséquences concrètes sur ce que voulait dire pour les gens le socialisme est-allemand (par exemple). L’un des titres que j’ai trouvés dans cet esprit est traduit du français, et il est intéressant de noter que le titre original était bien différent: Fashioning the Bourgeoisie: A History of Clothing in the Nineteenth Century de Philippe Perrot (1994) est la traduction de… Les Dessus et les dessous de la bourgeoisie : Une histoire du vêtement au XIXe siècle.

Fashioning the Bourgeoisie, traduction de Les Dessus et les dessous de la bourgeoisie
Fashioning the Bourgeoisie, traduction de Les Dessus et les dessous de la bourgeoisie

Dans Scholarly Self-fashioning (2013), le vêtement semble assez secondaire dans l’argument général de l’ouvrage (pour ce que j’ai vu du résumé et de la table des matières, on y parle du changement de statut des universitaires et de nouveaux discours sur soi), mais il est utilisé en couverture pour illustrer l’idée générale.

Scholarly Self-Fashioning (2013).
Scholarly Self-Fashioning (2013).

Le terme peut s’éloigner du vêtement, mais marquer une perspective d’analyse de la culture matérielle. Dans Fashioning History. Current Practices and Principles (2008), il s’agit bien de mode, d’une certaine manière, mais pas vestimentaire. La couverture montre un souci de parler de comment l’histoire se fait non pas seulement à partir de théories, mais à partir des techniques et des pratiques concrètes des historien-ne-s. Dans Fashioning Apetite (2012), il s’agit des modes culinaires, et de la manière dont elles façonnent, construisent (le titre parle aussi de making of…) les identités.

couverture de Fashioning History (2008)
Fashioning History (2008)
Fashioning Apetite (2012).
Fashioning Apetite (2012).

Dans ce type d’usage on est donc très proche de “la fabrique de” (du droit, du sexe etc.) en français, ou de “façonnement”, “façonnage” 2En sociologie, Olivier Filieule a proposé de parler de “façonnage organisationnel genré”.: “construction de” étant désormais galvaudé et critiqué comme trop abstrait, on utilise un autre terme, si possible accentuant le caractère concret des processus. “Fashioning (of) » est de ce point de vue dans ce même rapport de distinction vis-à-vis de “Making (of)” ou « Social construction of”. Le dictionnaire Cobuild indique ainsi: “If you fashion an object or a work of art, you make it; a formal use.”
Mais le terme peut se diluer à son tour. Ainsi, dans un ouvrage comme Identity and networks: Fashioning Gender and Ethnicity across Cultures (2007), fashioning of » peut se traduire sans trop de problème par “construction (sociale) de”, et il n’est pas sûr que fashioning ajoute un sens précis. Dans plusieurs ouvrages, on parle ainsi de fashioning mais pas de vêtement, ni même d’une quelconque dimension matérielle. Dans Fashioning Feminism in Cuba and Beyond (2003), ou dans Autobiographical Jews: Essays in Self-Fashioning (2004), il s’agit plutôt d’analyser de critique littéraire, un peu comme si le vêtement ici, était le texte. Dans Fashioning Adultery (2002), on semble aussi bien loin du vêtement, puisque l’auteur étudie semble-t-il essentiellement des textes juridiques.

Identity and Networks 2007
Identity and Networks 2007
Essays in Jewish Self-Fashioning (2004)
Essays in Jewish Self-Fashioning (2004)
Fashioning Feminism in Cuba (2003).
Fashioning Feminism in Cuba (2003).
Fashioning Adultery (2002).
Fashioning Adultery (2002).

Pas question non plus de vêtements dans un ouvrage plus ancien et qui fit polémique, Facts on the Ground. Archeological Practice and Territorial Self-Fashioning in Israeli Society (2001). La controverse opposa celles et ceux qui jugeaient que l’argument de l’autrice était fondamentalement politique et anti-israélien (une pétition contesta sa légitimité à être titularisée (tenured) à Barnard), et celles et ceux qui considéraient qu’elle contribuait à décrire comment l’archéologie fait l’objet d’usages politiques (elle obtint finalement sa tenure). Ici, pas de haute couture, c’est plutôt le territoire qui sert de vêtement à Israël…

Facts on the Ground.  Territorial self-fashioning (2001).
Facts on the Ground.
Territorial self-fashioning (2001).

En revanche, il s’agit bien de vêtement, mais pas seulement, dans l’ouvrage de Kimberly Arkin cité en ouverture, ouvrage que je recommande tout particulièrement aux personnes qui s’intéressent au judaïsme français, et dont le sous-titre est donc Fashioning Jewishness in France. Un des chapitres de l’ouvrage parle bien de mode, celle des adolescent-e-s de style chalala 3Peu de références homologuées sur ce terme! Voir par exemple cet échange sur un forum en 2003. dans les années 2000.

Mais le terme fashioning est aussi employé dans un sens plus généralisant et métaphorique pour souligner le caractère consciemment construit de l’identité juive. En effet, pour K. Arkin, le style chalala révèle un paradoxe. D’un côté, les adolescent-e-s juives qu’elle a rencontrés semblent persuadés qu’on peut reconnaître les personnes juives dans la rue, que les juifs sont fondamentalement différents (entre autres) des Arabes. Et en même temps, en cherchant à tout prix à s’habiller dans un style “feuj”, elles et ils révèlent qu’ils ne croient pas vraiment que c’est si simple (sinon il n’y aurait pas d’effort à faire). Ici, on pourrait effectivement traduire le “fashioning Jewishness” par “la fabrique de l’identité juive” (en langage académique), mais aussi plus directement par “comment avoir l’air juif en France” (et le chapitre final s’intitule d’ailleurs “Looking Jewish…”).
Ce qui est intéressant ici, c’est la fusion de deux usages de “fashioning”, l’un directement lié à l’étude du vêtement, et l’autre à une réflexion plus large sur la dimension volontaire de la construction sociale de l’identité.

Cet usage assez abstrait du terme, où ce qui est “façonné”, c’est une identité, un soi, n’est en fait pas nouveau. Interrogé sur “fashioning”, Google books donne pour le début du 19e siècle plusieurs usages où le complément du verbe n’est pas un objet mais un sujet: une mère qui doit trouver pour ses enfants les occasions de “moulding and fashioning their minds” (1808); ou une notation sur “the fashioning and not fashioning ourselves according to the nature of the times wherein we live” (1829) etc. L’usage abstrait du verbe pour désigner le façonnement volontaire de soi-même ou d’autrui est ancien, puisqu’il était présent dans la littérature victorienne. Ce qui est plus contemporain, c’est de chercher les liens entre des pratiques bien matérielles (s’habiller, consommer, faire des fouilles archéologiques, manger…) et la construction de la subjectivité.

La fashion, ni plus ni moins superficielle que “les identités” ?

L’ouvrage d’Arkin montre bien l’intérêt de travailler sur les identités via le vêtement, car cela rejoint bien les grandes problématiques actuelles sur “les identités” en sciences sociales.

En gros, d’un côté, utiliser la mode vestimentaire comme métaphore de la construction des identités ne fait que prolonger des grandes tendances dans les manières d’étudier les “identités” depuis le tournant constructiviste des sciences sociales. Cela renvoie à des idées devenues des quasi-réflexes en anthropologie ou en sociologie, comme par exemple, le fait que “l’identité” (être juif, être noir, être bantou, être féminine…) n’est pas quelque chose de fixe, mais de relationnel (construite par les interactions avec les “autres”). Penser les identités à travers le terme de fashion est dans cet esprit: cela connote à la fois la variabilité infinie des identités, et en même temps leur caractère très concret, qui s’incarne dans des objets matériels.
Et de l’autre, cela permet peut-être un petit pas en plus, vers la prise en compte des subjectivités et des marges de manœuvre individuelles (ce qui là encore, rejoint la grande tendance, depuis maintenant vingt ou trente ans, à s’intéresser à l’“agency”). Cela permet de pousser un peu au bout l’idée qu’une fois qu’on a dit que l’identité est relationnelle, et notamment construite par le regard d’autrui (la fameuse “question juive” de Sartre), on n’a pas tout dit : devenir juif, ou même devenir perçu comme juif par les autres, ce n’est pas un processus totalement passif ou involontaire. Cela ne veut pas dire qu’on renonce à dire que les relations sociales créent des contraintes, des normes au sein desquelles se débat la “capacité d’agir” des agents. Dire que le genre est une performance, ça ne veut pas dire qu’on peut changer de sexe comme de vêtement, comme il a été souvent injustement reproché à Judith Butler. Et c’est en plus oublier que n’importe qui ne met pas n’importe quel vêtement sans la moindre contrainte — je peux bien sûr me promener en toge romaine dans la rue, mais outre les contraintes matérielles liées au fait de me la procurer, je serai probablement exposée à des moqueries (et peut-être au froid, et à de la gêne physique si je ne sais pas bien la porter).

Bref, travailler sur les identités via le vêtement ne devrait pas forcément être une démarche si originale aujourd’hui, dans la mesure où cela permet d’aborder ou d’illustrer facilement quelques thèmes de recherche assez « mainstream » aujourd’hui en anthropologie, comme :

  • L’identité n’est pas un truc qu’on “a”, mais un truc qu’on “fait”: Ce qu’illustrent bien beaucoup de travaux sur les identités comme fashioning, c’est que si le vêtement est supposé refléter une identité, il la produit aussi. Le vêtement que l’on porte change le regard des autres sur nous, et notamment suscite des réactions qui vont en retour changer notre manière de concevoir notre identité (en nous renforçant ou pas dans nos convictions par exemple).
  • L’identité c’est pas (que) dans les têtes, ça repose sur des expériences concrètes, des objets matériels: bref, ça se “façonne”, c’est de l’artisanat…
  • L’identité ça se choisit comme les vêtements (ni plus ni moins ?) et c’est du boulot: L’idée de fashion renvoie à une norme très forte dans nos sociétés occidentales contemporaines, celle de l’individualisation et du choix. Dans nos sociétés, ce n’est pas seulement possible, mais c’est souhaitable, désirable, préférable, de savoir personnaliser, « customiser » son vêtement selon ce à quoi on s’identifie (comme on peut customiser le prénom de ses enfants d’ailleurs, voir les travaux de Baptiste Coulmont à ce sujet). Et dans nos sociétés capitalistes, l’offre est de plus en plus variée, car c’est économiquement rentable de segmenter le marché.
  • Il y a une pression sociale à se conformer à « son » groupe: Ce que font les sociologues, les anthropologues ou les historien-ne-s, c’est rappeler les normes derrière les choix offerts. Il y a à la fois une norme générale qui nous dit qu’il « faut » personnaliser, ajuster son vêtement à son identité (et ça ce n’est pas très nouveau), et il y a aussi plein d’autres normes et influences, propres les milieux que l’on fréquente, qui vont fortement limiter les choix que l’on juge possibles/souhaitables. Une femme orthodoxe dans le 19e arrondissement parisien, une femme rabbin libérale, une adolescente sépharade au style « chalala », n’auront pas la même conception de l’importance et des manières d’exprimer leur identité juive à travers le vêtement… Et tout en pouvant être toutes les trois très soucieuses de leur vêtement, elles n’iront pas piocher dans les mêmes sites internet.
  • Dans une société marchande, l’identité est un produit de consommation: Les anthropologues Joan et John Comaroff dans Ethnicity.Inc ont beaucoup développé cette idée. La “quête identitaire”, ça arrange bien nombre d’acteurs économiques, comme ce site internet qui propose des châles de prière selon une grande variété de critères.
world of judaica
capture écran du site worldofjudaica.fr. On peut y acheter en ligne son châle de prière (mais il existe aussi des boutiques spécialisées, comme la Maison du Taleth à Paris). Plutôt inspiré des normes états-uniennes (les courants non orthodoxes sont présentés comme la norme), il propose plusieurs critères de choix : selon la taille, le sexe, le type de décoration, le matériau (soie et coton, les plus « casher », mais aussi viscose, laine…).

La fashion des sciences sociales

Bref, c’est toujours intéressant de prêter attention aux coquetteries stylistiques, de se poser des questions de traduction. Derrière l’usage des termes, il y a parfois de vraies réflexions épistémologiques, quand d’autre fois il s’agit plus d’effets de mode.

Et plus profondément, et c’est le côté fascinant des travaux sur la traduction, cela mène à se demander ce que nos pensées doivent à la langue. Ainsi, en anglais, avec fashion, un terme est disponible qui allie champ lexical du vêtement et champ lexical de la fabrication soit comme nom soit comme verbe (et plus généralement, la matière textile est plus présente en anglais, le terme fabric signifiant tissu en anglais, alors que le lien entre les fabriques et l’industrie textile, historiquement important, est plus ténu en français). Est-ce que cela a permis dans les sciences sociales de langue anglaise une attention plus grande qu’en français à la dimension textile, vestimentaire, des identités? Est-ce que la polysémie de fashioning, entre « objectivité » de la confection et « subjectivité » de la mode, entre art, morale et corps, a permis plus de jeu dans la conceptualisation de la « fabrique des identités »?

A suivre…

A suivre peut-être, une réflexion sur les équivalences et non équivalences de « l’interpellation » et du « summoning », à la suite de la lecture du très stimulant Summoned du sociologue Iddo Tavory.

Notes   [ + ]

1. « La fabrique de » est aussi probablement inspirée par la traduction de l’expression “making” en anglais, comme dans l’exemple de l’ouvrage célèbre de Thomas Laqueur, Making Sex. (1990, Harvard University Press), traduit en français en 1992 par La fabrique du sexe (Gallimard).
2. En sociologie, Olivier Filieule a proposé de parler de “façonnage organisationnel genré”.
3. Peu de références homologuées sur ce terme! Voir par exemple cet échange sur un forum en 2003.

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